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BEZ: "IL FALLAIT AGIR"

Arrivée de Cantona, limogeage de Jacquet, tandem Couécou-Giresse : c'est le grand chambardement en Gironde. Le président bordelais a expliqué hier les raisons de cette tragi-comédie en trois actes.


La lumière bleue du soir tombait déjà sur Bordeaux lorsque Claude Bez regarda l'assemblée avec laquelle il conversait depuis une bonne heure. Un coup d'oeil à droite où s'était installé son nouvel homme de terrain, Didier Couécou, un autre à gauche vers Alain Giresse pour s'assurer que tout avait été dit, et il se leva pour se rendre dans une autre salle. Où une autre réunion l'attendait, avec ses joueurs celle-là. La conférence de presse à laquelle les Girondins de Bordeaux nous avaient conviés et qui, en audience, ayant fait un tabac, avait curieusement débuté à la demande des photographes par une poignée de mains des trois hommes, lesquels, étonnés, s'exécutaient néanmoins.
D'où des sourires qui cachaient mal les heures de veille que l'on pouvait lire dans chacun de leurs yeux rougis. Assurément, les décisions qui venaient d'être prises lors des dernières heures n'étaient pas faciles à assumer, mais comme l'a souligné Claude Bez " motivées par la situation catastrophique du club. Nous avons pris quatre points lors des onze derniers matches. Nous avions adopté un rythme de descente. " (NDLR : en fait, les Bordelais ont pris huit points).
Voici, par le menu, l'explication par le président des Girondins de l'arrivée au club de Eric Cantona, du limogeage de Aimé Jacquet et des fonctions respectives du nouveau couple Couécou-Giresse.

1/" Cantona, un homme spécial "

Il n'était pas question de prendre n'importe qui. Le seul, c'était Cantona. J'ai pris contact avec Tapie. Qui, à ma grande surprise, compte tenu de notre lourd passé, a été d'accord pour que l'on se voit. Notre entrevue a été chaleureuse, et à cette occasion je me suis aperçu que c'était un homme intelligent. Nous avons facilement trouvé un accord sur la base d'un prêt avec option d'achat. M. Tapie, tout en sauvegardant les intérêts de l'OM, aide les Girondins de Bordeaux. Car il était en droit de garder son joueur. Dont acte. Je me devais de dire cela tellement, par le passé, j'ai été désagréable avec lui.
Quant à Cantona, c'est un homme spécial. Mais, ça ne me choque pas. Je suis spécial
moi-même. Par ailleurs, ce n'est pas Didier Couécou qui reprochera à quelqu'un de savoir donner le coup de poing... On a donc des points communs avec ce joueur. Et, malgré cela, si ça ne se passe pas bien avec lui, on ne peut pas dire que l'on sera surpris. Ceci étant, je préfère des joueurs comme ça que des gars BCBG qui nous mènent tout droit vers la Division II"

L'accord:
Cantona, encore sous contrat avec Marseille pour quatre saisons et quelques mois, est prêté jusqu'à la fin du Championnat, avec option d'achat pour les Girondins, qui ne seront pas prioritaires et doivent absolument se déterminer avant le 30 mai. On parle également d'une forte indemnité versée par Bordeaux.

2/ " Jacquet était devenu inefficace "
" Il (Jacquet) l'a appris ce matin (mardi à 8 heures). Et je ne lui ai pas proposé de nouvelles fonctions car, dans ces cas-là, il y a toujours duperie. Un gars qui a été numéro 1 ne devient pas numéro 3 ou 4. Aimé, en apprenant cela, s'est conduit en gentleman, accusant le coup, mais cela fait partie de la fonction. De surcroît, lorsque l'on est président, on est forcément amené à faire des choses peu réjouissantes et pas très propres. C'est désagréable de vider quelqu'un d'exemplaire alors qu'assassiner un fainéant, c'est facile.
Pourtant, Aimé Jacquet, seul, prend les coups. On pourrait croire qu'il y a là une certaine injustice, voire que cette opération est immorale. Il arrive seulement que l'équipe qu'on lui a donnée, il ne l'a pas optimisée. Pis, le groupe humain s'est même " liquéfié ". Aimé Jacquet n'a cependant pas été jugé sur un résultat. Il a été éliminé parce que lorsque l'on élimine un club soviétique de la Coupe d'Europe comme Dniepropetrovsk et qu'on ne prend que quatre points en onze matches, ça ne va pas. Il faut apprécier s'il y a utilisation optimale d'une équipe. Malgré tout son courage, Jacquet était devenu inefficace. Comme président, j'étais obligé d'agir. Quand on aime les hommes, c'est difficile. Surtout si l'on n'est pas sûr d'être dans le vrai. "


3/ " Couécou-Giresse: le salut public "

C'est une solution provisoire et de salut public. Didier Couécou prend en main l'équipe dans le sens manager britannique. Comme mobilisateur. Avant, nous avions un entraîneur à sang-froid et un bouillant directeur sportif. Eh bien là, ce sera l'inverse puisque Alain Giresse remplace Couécou dans toutes ses fonctions précédentes. Sur ce dernier point, je crois que l'on a entrepris ce que l'on aurait dû faire plus tôt. Comme avec Platini en équipe de France.
Tous les deux, Giresse et Michel, ont accepté leurs nouveaux postes dans un temps minimal. Alors qu'ils n'ont rien à gagner dans l'affaire, que des coups à prendre et une notoriété à égratigner. Pourquoi Gigi est désormais parmi nous ? Parce que c'est un enfant naturel du club.
Il a pris ça comme une dette morale envers les Girondins. Il veut aider son club de toujours dans un moment difficile. Désormais, c'est un peu les Girondins aux Girondins. Sans doute, la solution la plus efficace pour nous sortir de là. "


Jacquet avait le profil
Durant huit ans et demi, la personnalité d'Aimé Jacquet a parfaitement épousé les règles de conduite du club bordelais.
"Cinq-Six ans, je pense que c'est le maximum dans un club. Au bout d'un certain temps, l'usure du pouvoir vous gagne, le ronron s'installe." Aimé Jacquet n'a pas été fidèle à ce principe, énoncé par lui le 24 janvier 1985, alors qu'il se trouvait dans sa cinquième saison bordelaise. Trois fois encore, il rempila pour un an, toujours au mois de février. Passionné par sa tâche, gâté par son président pour ce qui est des moyens mis à sa disposition, comblé par les résultats, Jacquet n'avait aucune raison objective de quitter les Girondins, sauf à anticiper un futur retour de manivelle, exactement ce qui lui arrive aujourd'hui.
II y a deux ans, on le disait fatigué par sa charge, usé par la pression endurée depuis 1980 et désireux de recharger ses accus dans un contexte moins exigeant sur les plans sportif et financier. II est vrai qu'Aimé Jacquet n'affichait pas toujours une mine rayonnante. Son visage se creusait au fil des matches et des saisons. Mais ses coups de déprime qu'on devinait plus qu'il ne les avouait ne duraient jamais longtemps. Un entraînement au milieu de ses joueurs et il repartait au quart de tour. "Je sais que je devrais prendre du recul. J'en suis incapable, je suis trop impliqué, je suis à fond là-dedans... "
Pudique et soucieux de donner de lui une image clean, il concédait ceci en mars 1988 :
"Il y a des périodes où je supporte beaucoup de choses et d'autres pas. II faut savoir gérer les situations, même si elles vous surprennent, vous déconcertent ou vous irritent, et ne pas montrer ce que l'on ressent."
Jacquet a-t-il cru que Bordeaux était à l'abri d'un coup dur, qu'il enchaînerait sans difficulté sur une autre décennie glorieuse ? Certainement pas. II ne cessait d'ailleurs de répéter : "Jamais un entraîneur n'a réussi complètement. Et c'est cela qui est passionnant. J'apprends tous les jours."

Affamé de travail
Avide de découvertes, formateur dans l'âme, Jacquet est autant excité par l'idée de reconstruire un groupe, de repartir de zéro, que par la perspective de n'avoir simplement qu'à gérer un acquis. Plus il a de travail sur les bras, plus il est heureux. Derrière l'élimination contre Eindhoven au printemps 1988 qui marquait pour Bordeaux la fin d'un cycle et la nécessité de passer à autre chose, il affirmait : " Je suis affamé: Tout cela me redonne vigueur, me vitalise. "
Durant huit ans et demi, il a épousé à la perfection l'image que Claude Bez souhaitait donner des Girondins de Bordeaux. Jacquet ne supporte pas les écarts de conduite, le laisser-aller, le dilettantisme. Formé à l'école de Jean Snella et d'Albert Batteux, il se réfère à ses maîtres pour
expliquer ses méthodes. "Le premier m'a appris l'amour du ballon et l'importance du travail. Le second m'a transmis son goût pour la psychologie et m'a fait acquérir une culture sportive. C'est à eux que je dois mes idées et ma personnalité."
Claude Bez voulait du sérieux. Jacquet était sérieux. Et Bordeaux jouait sérieux. Tout cela faisait une structure homogène. Jacquet ne le niait pas, ce qui ne l'a pas empêché de craquer, au soir de la deuxième victoire en Coupe de France contre Marseille, en juin 1987. En dépit du doublé obtenu cette saison-là, on reprochait à Bordeaux son jeu calculateur, rigoureux à l'extrême, sans fantaisie. Bref, l'équipe ressemblait à son entraîneur. Jacquet ne l'avait pas supporté.
" Tout cela m'énerve profondément. Mon équipe ne triche pas, elle n'est pas mièvre. Elle n'est pas triste, non plus."
Cet épisode est le seul exemple d'un Jacquet sortant de ses gonds en public. Pour le reste, il a toujours su se contenir, garder sa lucidité d'analyse tant dans les bons que dans les mauvais jours. Les résultats catastrophiques des Girondins ces derniers mois en auraient fait déraper plus d'un. Sans cacher les problèmes qu'il rencontrait, Jacquet n'a jamais attaqué ni le club, ni les dirigeants, ni les joueurs. II ne s'est pas plaint, ne s'est pas cherché des excuses, se réfugiant dans le travail. La même dignité, la même classe, qui aujourd'hui le poussent à se retrancher dans le silence. Aimé Jacquet va quitter Bordeaux, riche d'un formidable palmarès. Les offres ne lui manqueront pas. II en a sans doute gros sur le coeur. Mais qu'on ne compte pas sur lui pour cracher dans la soupe. Cela correspondrait tellement peu à son personnage.