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SCAPULAIRE.COM - LES GIRONDINS À LA UNE
LES ANNEES BEZ

La fin de douze ans de présidence mouvementée qui a vu, progressivement, et avec des méthodes pas toujours orthodoxes, son club au sommet.


1- l'entrée en scène
Seize ans. Déjà seize ans qu'il a mis le pied dans l'engrenage. Le 22 mars 1974.
À trente-quatre ans, il entre aux Girondins sous le règne de Jean Roureau pour occuper la fonction de trésorier. "Six mois plus tard, j'étais vice-président. Trois ans plus tard président du club." Claude Bez, commissaire aux comptes, à la tête du cabinet paternel en compagnie de son frère Jean-Michel, ne va dès lors plus arrêter de façonner son image et sa légende. C'est ainsi qu'un jour de 1978, fort de son assurance, le nouveau président bordelais entretient le maire de la ville Jacques Chaban-Delmas en ces termes : "Je vous donnerai une grande équipe si vous m'en donnez les moyens." Réponse de l'ancien président de l'Assemblée nationale: " Je lui ai dit d'accord... Mais pas de caisse noire, pas de fraude fiscale. "


La machine pouvait se mettre en marche. Ainsi, à coups de millions et de garanties bancaires, le club allait prendre du poids et une place de plus en plus imposante dans le football français. En 1979, Bez déclarait à Sud-Ouest : "Je suis condamné à réussir en consacrant quinze heures par semaine au foot, bénévolement..." Quatre ans plus tard, libéré par la réussite des Girondins au plan hexagonal, celui que certains de ses joueurs surnommeront Amin Dada, complétera sa phrase et dévoilera par la même occasion sa véritable personnalité. "Consacrer beaucoup de temps au club sans gagner d'argent, c'est contraire à ma philosophie."

Le personnage ne laisse pas indifférent. Détesté par les uns, adulé par les autres, Claude Bez reste pourtant fidèle à une certaine ligne de conduite. L'homme croit au travail, au devoir, à l'éducation par le sport, mais pas en Dieu : "L'Église m'a déçu." Ni même à la démocratie : "Pour faire voter les alcooliques et les débiles, ça non!"

Celui qui "ne ment jamais", "qui donnerait sa chemise pour une cause" (dixit Didier Couécou)
est né le 4 novembre 1940 dans le quartier des Augustins, prés dustade. Il perd sa mère jeune. Son père, Gaston, dirige un cabinet d'expertise comptable qu'il a ouvert à son nom.
Sa jeunesse? "Je n'en n'ai pas eue." Marié à dix-neuf ans, père à vingt, commissaire aux comptes à trente-trois. "Je n'ai pas passé ma thèse, je n'avais pas le temps. J'ai eu mon titre d'expert-comptable au mérite."

Bez le mégalo

Son caractère? "Il a horreur de l'hypocrisie, il faut qu'il dise les choses telles qu'il les ressent" affirme Couécou. Quant à son père Gaston, il a les yeux de Chimène pour son grand garçon : "Claude est le meilleur fils du monde. Au réveillon nous sommes toujours ensemble. Il a un grand coeur, mais son écorce est comme sa moustache, rude. Il pleure même quand il voit ce feuilleton américain "La petite maison dans la prairie."
Sa femme Mickey reconnaîtra cependant "qu'il est chauvin comme ce n'est pas permis".
Et Claude Bez, quelle idée se fait-il de lui-même? "J'ai une suffisamment haute idée de
moi-même pour être capable de me déjuger
" affirmait-il voilà quelques années en toute modestie. Bez restera toutefois l'homme que ses joueurs, comme ses employés "peuvent traiter de con, mais dans son bureau." L'homme qui "a la chance de pouvoir oublier ses colères et ses ressentiments très vite." L'homme enfin "que la critique laisse froid."
Mais le parrain bordelais entretient également une autre image. Celle du parfait mégalo, une appellation qu'il revendique d'ailleurs. Depuis son intronisation, l'ego de Bez n'a cessé de gonfler. L'homme dit qu'il n'a jamais dérogé à ses principes. Sa ligne de conduite est restée la même. Mais aujourd'hui la route est arrivée devant le précipice.

2- L'ascension, l'apogée
"Avec de l'argent vous êtes le meilleur président. Sans argent, vous êtes un con."
En 1981, trois ans après son arrivée à la présidence, Claude Bez s'était déjà forgé ses certitudes. Durant ses trois premières années de règne, il aura cependant procédé à beaucoup d'essais avant de trouver la formule gagnante.
Le premier essai au poste d'entraîneur se fera avec l'Argentin Luis Carniglia. Ce dernier donnera sa démission le 23 octobre 1979. Goethals lui succédera cinq jours plus tard. Premiers remous dans un club où Didier Couécou, directeur sportif, est déjà solidement installé. Toutefois, l'intérim du sorcier belge ne durera que quelques mois.
Aimé Jacquet entamera la saison 1980-81. Avec cette arrivée, le processus pour l'ascension bordelaise est enfin en place.
Bordeaux a trouvé son homme. Un profil de technicien sérieux que l'ex-Lyonnais affinera au fil des années. Claude Bez lui fait confiance et a l'intelligence de ne pas s'immiscer dans son travail de technicien. Le résultat ne se fait pas attendre. Dès 1981, les Girondins se qualifient pour une Coupe d'Europe. Et ce sera ainsi durant huit années consécutives.
Avec à la clé trois titres de champions de France (1984, 1985, 1987) et deux succès en Coupe de France (1986 et 1987). Sur le plan sportif, la véritable apogée des Girondins et donc de Claude Bez sera marquée par deux demi-finales de Coupe d'Europe en 1985 et 1987. Si la première, contre la juventus de Turin, ne laisse aucun regret, au contraire l'élimination contre Leipzig suscitera bien des déconvenues, car ce jour là Bordeaux avait les moyens d'accéder à la finale et peut-être d'être le premier club français à remporter une Coupe d'Europe ; ce qui a toujours été le voeu suprême de Claude Bez.

Au sommet

Sans réaliser son rêve, le président bordelais pouvait néanmoins affirmer que les grands objectifs de son club étaient réalisés, à savoir "Servir d'exemple, amener les gens, les enfants à faire du sport, servir de moteur à Bordeaux, à l'Aquitaine ; et enfin, enfin seulement, gagner des titres et des trophées." Il faut effectivement reconnaître qu'en dépit de cet échec Bez a su amener son club de la seizième place (position des Girondins au moment de son entrée en fonctions) à la toute première place.
Parrallèlement, le président bordelais donnait l'impression de mettre son club à l'abri de tout souci financier en procédant à des investissements sportifs et extra-sportifs (immobilier, radio locale, aménagement du Haillan).
Le temps a passé et l'histoire de Claude Bez quelques années plus tard a pris une autre tournure. Nous sommes à l'automne 1988 et voici le président des Girondins promu intendant général de l'équipe de France, tout simplement parce qu'il a été l'homme qui a su entraîner Michel Platini dans l'aventure nationale. L'entretien décisif a eu lieu dans l'avion qui ramenait les Bordelais de Hongrie, après un match de Coupe d'Europe contre Ujpest.
Bez se sent renforcé par cette nomination. Elle lui permet de s'imposer et de faire le fanfaron au sommet de sa gloire en invectivant Bernard Tapie, son grand rival. Il ne sait pas qu'il perdra ce match. Et bien d'autres.

3. Le déclin, la Galère
L'homme qui monte ainsi dans l'entourage des Bleus, à l'occasion du match Yougoslavie - France, joue en réalité les discrets, mais surtout ignore encore que les choses ne vont pas tarder à se dégrader pour lui, et que son destin, à partir de là, va bientôt commencer à s'infléchir. Inexorablement.
Un mois plus tard, le 7 décembre très exactement, Bordeaux est sorti par Naples en huitième de finale de la Coupe de l'UEFA. Cela ne lui est pas arrivé depuis huit ans d'êtré éliminé aussi rapidement. Ce n'est pas le Championnat qui risque de remonter le moral du président moustachu puisque, dans le même temps, les Girondins se traînent déjà à la onzième place, soit à peu de chose près celle qu'ils occuperont à la fin de cette saison 1988-1989, en terminant en treizième position.
On ouvre pour la première fois, après Naples, le dossier du déclin et Bez reconnaît que "Bordeaux peut ne pas être européen une année, mais pas deux. J'espère que grâce aux biens que l'on met au soleil (hôtel, restaurant, club de tennis, deux boutiques, installations du Cap-Girondins, radio locale et deux bâtiments situés à Bordeaux) on pourra repousser l'échéance de deux, trois ou quatre ans... "
Voeu pieux. Car tout va désormais devenir plus difficile pour Bordeaux, et donc pour Claude Bez puisque les résultats ne vont plus être là. Le déclin sportif va avoir, bien entendu, des retombées considérables sur le plan financier.

Un trou de 111 MF
C'est L'Express qui attaque, dés le mois de janvier 1989, en révélant plusieurs faits sur la vie du club bordelais : un redressement fiscal de 10 MF, une somme de 60 000 F versée au fils du président pour avoir surveillé les travaux du Haillan. L'enquête ajoute même que le président
a su trouver des emplois à tous les membres de sa famille au sein des infrastructures des Girondins.Pour Bordeaux il est nécessaire de changer de cap, et la vente de deux immeubles est là pour le confirmer. On sent que la situation peut exploser, et, de fait, elle explosera le 14 février sur le plan sportif, avec l'arrivée de Cantona, le limogeage de Jacquet et l'installation du tandem Couécou-Giresse.
Là-dessus, Bordeaux se fait éliminer de la Coupe par Beauvais en trente-deuxième de finale. Bez démissionne de son poste d'intendant, puis demande la démission de Platini. Sur l'échiquier du président, les pions semblent se renverser les uns après les autres. La descente aux enfers est proche. Elle aura lieu plus rapidement que prévue, avec l'entrée en scène de François-Xavier Bordeaux, le chef de file de l'opposition socialiste au conseil municipal de Bordeaux, qui déclare le 27 mars dernier que la saison 1989-1990 s'est soldée par un déficit de cent onze millions de francs. Il réclame la tête de Claude Bez, mais Jacques Chaban-Delmas dément:
"Il ne s'agit pas d'un trou, mais des dettes." Et le député-maire précise:
"Le redressement en impôts directs s'est élevé à 0 franc!." En fait, les malheurs de Bez ne font que commencer. Une chose est sûre : F.-X. Bordeaux ne le lâchera plus, en demandant plusieurs recours auprès du tribunal administratif. Fin mai, l'ancien membre du cabinet de Pierre Bérégovoy estime que le trou oscille désormais entre 150 et 200 millions.
C'est encore lui qui fera obstacle à la garantie de 120 MF votée par le conseil municipal, en déposant un nouveau recours en justice.
L'attaque fatale, c'est Michel Charasse, le ministre du budget, qui la portera.
Le 21 août, Bez apprend qu'il est l'objet d'une plainte en bonne et due forme de la Direction générale des impôts pour de graves anomalies dans la gestion du club. Bordeaux ne gagne plus. Goethals est "viré". Jacques Chaban-Delmas se crispe. Bez jette ses dernières cartouches, alors que le nom de Jean-Pierre Derose, le patron du tournoi de tennis de Bordeaux est avancé pour le remplacer : "J'ai la certitude d'être au coeur d'un complot politique", se lamente Bez. Dernier baroud d'honneur pour un homme qui se dit prêt à démissionner à condition toutefois que quelqu'un arrive avec 200 millions. Et qui n'attend plus, dirait-on, que Chaban parle. Puisque, en quelques semaines, il a perdu ce qu'il avait construit en dix ans de règne.