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SCAPULAIRE.COM - LES GIRONDINS À LA UNE
SOUPPLE COMME LA JUSTICE

PARC DES PRINCES. - Pour commencer, une image. Alain Giresse courant les bras tendus et le visage déformé par un rictus de bonheur vers la ligne de touche. Comme à Séville, lorsque l'intéressé avait cru, et toute la France avec lui, propulser les Bleus en finale du Mundial.
Cette fois, le capitaine bordelais venait de lober Joseph-Antoine Bell, le remarquable gardien marseillais, et de porter enfin son club en tête de la finale de la Coupe de France, à trois minutes de la fin de la prolongation. Mais ici, point de Rummenigge ni de Fischer dans l'équipe adverse, point de rebondissement diabolique en perspective.
Alain Giresse est bien monté recevoir des mains de François Mitterrand la première Coupe de France de sa longue carrière. Et peu lui importait sûrement, en gravissant les marches de béton le menant à la tribune officielle, que ce fût en conclusion d'une performance personnelle fort moyenne - il s'y attendait sans doute, une petite semaine seulement après sa rentrée - et à l'issue d'une rencontre assez loin de tenir ses promesses sur le plan spectaculaire.


II faudra d'ailleurs nous y faire. Les finales de Coupe de papa, qu'on préparait un bon mois à l'avance, celles du géant Bimbin et du sanglier Dudule, de Marcel Aubour et de ses artichauts, c'est fini, bien fini. A l'ère du footbal industriel, on vous expédie les demi-finales aller-retour, les deux dernières journées de Championnat et la finale en l'espace de quinze jours, vite fait mal fait. Et la grande fête prévue, malgré l'enjeu toujours plus important, n'est plus qu'un match comme les autres, ni meilleur ni pire, entre deux concurrents de toute façon au bout du rouleau et n'ayant plus de ressources physiques nécessaires à la dimension théorique de l'événement.


La 69e finale, qui a donc vu les Girondins remporter enfin leur première Coupe "normale" (1), après cinq échecs en finale dans les années 50-60 et une absence totale depuis lors, fut trop incertaine techniquement et trop avare en coups d'éclat pour figurer parmi les bons crus. Surtout, les joueurs la terminèrent dans un état d'épuisement qui rendit le spectacle presque insupportable durant les vingt dernières minutes du temps réglementaire et la prolongation. Pour l'histoire, la tradition, la beauté, on le regrettera d'autant qu'il existait bien, sans ce surmenage et cette précipitation, les ingrédients nécessaires à un grand spectacle, mercredi soir sur la pelouse du Parc.

Tigana, le monstre
Elle aurait pu être belle, cette finale, si Bordeaux n'avait été ainsi entamé, diminué, ravalé au rang d'une équipe courante par les blessures mal guéries et les absences que l'on sait.
Lacombe et Giresse loin de leur rendement habituel, c'est tout un pan du jeu girondin qui s'effondre, celui de la précision technique, de la circulation de balle à moindre frais, et un autre qui en prend un sérieux coup, celui de l'inspiration et de la création.
II reste la fierté bien sûr, l'esprit de corps, la perfection dans le quadrillage du terrain, qui permettent de refaire surface quand on est mené 0-1 au repos alors qu'on pourrait mener 2-0 avec une réussite normale. II reste cela, oui, et encore un monstre, une bête, le meilleur joueur du pays depuis plusieurs semaines : nous avons nommé Jean Tigana, le héros de cette finale, Jean Tigana, le souple enfant des Caillols qui a définitivement puni l'OM de ne pas avoir su le découvrir à sa porte voici dix ou douze ans. Si une justice est passée mercredi soir, c'est avant tout celle-là.
Changez Tigana de camp, et l'OM gagne les doigts dans le nez, Jeannot ayant marqué le premier but de son équipe avant d'offrir le second à Giresse. Chapeau, l'artiste !
Elle aurait pu être belle aussi, cette finale, si l'OM s'était montré plus confiant, moins impressionné par la réputation de l'adversaire. Moins secoué aussi, probablement, par la lutte qu'il a dû mener depuis deux mois pour sauver sa place en Division 1. Les Marseillais ont connu une bonne période, en début de seconde mi-temps, où ils passèrent à un millimètre du break avant de se faire rejoindre. Compte tenu de leurs carences flagrantes dans la relance et la maitrise du ballon, ils ne pouvaient s'en tirer que sur un exploit de Martinez ou Diallo, comme faillit d'ailleurs être le cas.
Il pesa lourd dans la balance, le traitement infligé tout au long du match par Rohr au petit dribbleur sénégalais qui le mettait deux fois sur trois dans sa poche. Joël Quiniou, fort malheureux en cette fraîche soirée d'avril - nous y reviendrons - fut d'une coupable mansuétude envers les irrégularités du Bordelais, attendant sa dixième faute caractérisée (nous les avons comptées) pour le sanctionner d'un carton jaune bien trop tardif.

Histoires de penalties
Elle aurait pu être belle encore, cette finale, si entre deux équipes ainsi affaiblies la décision ne s'était pas faite, comme on pouvait le craindre, sur quelques faits d'arbitrage.
M. Quiniou a sifflé deux penalties, un pour chaque équipe, parfaitement justifiés. Mais en deux circonstances, il a tranché dans le mauvais sens, intervenant sinon sur le résultat, du moins sur le déroulement de la finale. Revenons-y.

1). - A la 39' minute, à 0-0, un échange Tigana-Battiston permit au libero international d'adresser un bon centre au second poteau que Reinders remisa de la tête à l'intention de Giresse. Le jaillissement du capitaine bordelais prit Bonnevay à contre-pied, lequel, en tombant, détourna la balle de la main au moment où son rival, seul aux six mètres, allait marquer. Sans doute masqué, Joël Quiniou ne vit pas cette faute flagrante et refusa l'indiscutable penalty, plongeant Giresse dans une rage aussi noire que le costume de son interlocuteur, une colère dont on l'aurait cru incapable et qui lui valut un carton au lieu de la réparation espérée.


2). - A la 117' minute, sur l'action aboutissant au but décisif, l'arbitre prit la décision, fréquente en Championnat du dimanche matin mais rare au niveau professionnel, de ne pas suivre son juge de touche, lequel avait signalé, à la réception d'une longue ouverture de Battiston, une faute de Reinders sur Bade qui nous parut bien réelle, l'Allemand s'étant davantage préoccupé du bonhomme que du ballon dans cette lutte aérienne. Jean Tigana, qui passait forcément par là, récupéra l'engin, leva le nez et vit Giresse totalement démarqué au second poteau. Un centre précis du gauche, un lob génial du petit capitaine, et malgré le saut de carpe désespéré de Bell, le second but fut accordé par Quiniou en dépit des protestations marseillaises.
Une décision contre Bordeaux, une autre contre Marseille. Mais les erreurs d'arbitrage s'ajoutent bien plus qu'elles ne s'annulent, et on n'a pas le même recours après 117 minutes de jeu
qu'après 38.

Près du K.O.
Voilà en tout cas comment bascula cette 69e finale. Une finale indécise, acharnée, mais qui ne tint vraiment ses promesses que pendant les vingt premières minutes de la seconde mi-temps. Auparavant, on assisté à une première mi-temps contenue, crispante, et placée sous le signe des penalties.
L'un accordé à Lacombe (retenu inutilement par Bade alors que le ballon était hors portée) et manqué par Reinders, qui sembla hypnotisé par Bell, le grand sorcier noir (20'). Le second, on l'a vu, refusé injustement à Giresse (39'). Le troisième enfin au bénéfice de Martinez, accroché par Thouvenel alors qu'il venait de s'infiltrer dans les seize mètres. On jouait les arrêts de jeu et Diallo transforma au ras du poteau droit (46').
II faut toujours un but pour débrider les finales. Le début de la seconde mi-temps fut la meilleure période de la rencontre. L' OM y manqua le K.-O. sur un remarquable débordement de Martinez, dont Diallo catapulta le judicieux centre en retrait sur la transversale Dropsy, battu (50').
A 2-0, Bordeaux ne serait sans doute jamais revenu. Au contraire, les Girondins devaient égaliser juste après grâce à Tigana, reprenant d'une très pure frappe du gauche, à la limite de la surface, un centre contré de Rohr. La soudaineté du tir surprit Bell, qui ne put empêcher le ballon de s'engouffrer au ras du poteau gauche (53').
L'avant-dernière occasion fut pour l'OM lorsque Brylle, lancé par Zanon, échappa à Thouvenel et se présenta seul devant Dropsy, le Danois, qui avait là l'occasion d'effacer d'un seul coup tous ses malheurs de la saison, hésita à prendre sa chance et s'empala sur le gardien girondin (72'). La dernière, qu'on n'attendait plus tant les joueurs étaient au bout du rouleau bien avant la prolongation, fut pour Giresse. On a déjà vu comment il ne la manqua pas.
En finale de Coupe, il faut toujours un vainqueur. Pour l'ensemble de son oeuvre plus que pour sa supériorité du jour, Bordaux avait le droit d'être celui-là.


Jean-Jacques VIERNE
(1) En 1941, les Girondins ASP avaient gagné une coupe de Guerre aux dépens de Fives.